Newsletter Numéro 17                                                                                                                14 juillet 2003

 

 
 
 
 

                                                       Francis McCollum Feeley
 
 
 
 

«Nous sommes les maîtres de l'univers »*
 

                                        Si vous vous lancez là-dedans, chez vous comme à l'extérieur, Si vous êtes
                                        prêts à une guerre immédiate, avec chaque unité de votre force en première
                                        ligne,  et attendant pour frapper le premier, et toucher votre ennemi au ventre,
                                        et lui donner des coups de pied quand il est àterre, et faire bouillir vos prisonniers
                                        (si vous en avez fait) dans l'huile, et torturer les femmes et les enfants, alors les
                                        gens vous raindrons.

                                                                                                           --Amiral John Arbuthnot Fisher
 

C'est une lourde tâche que de créer son empire. Quelle que soit votre taille vous devez toujours paraître plus gros que vous ne l'êtes, et votre image enflée est toujours vulnérable à une petite piqûre d'aiguille.

Humains, trop humains, sont les nouveaux maîtres de l'univers installés à Washington D. C. Leur rage aveugle à l'idée d'être démasqués inspire de la peur aux médias, au gouvernement, et même aux militaires.

Dans  l'éventail  des  cultures  politiques américaines, on peut trouver, à l'extrême gauche des groupes socialistes alignés sur des idéologies autoritaires qui en appellent à des pouvoirs dictatoriaux   en  combattant   les  intérêts capitalistes  ainsi  que  des  groupes  plus démocratiques, dont  des anarchistes  et  des humanistes, qui s'opposent, eux aussi, à la propriété privée des moyens de production et à la loi du profit. La gamme politique aux Etats-Unis se poursuit vers la droite en un ensemble favorable au capitalisme où l'on trouve des libéraux progressistes qui sont convaincus de l'efficacité de la loi du profit, mais qui croient aussi que la régulation par l'Etat est nécessaire. Dans les années cinquante et soixante le concept de "cybernétique" a été emprunté aux sciences physiques pour expliquer cette théorie politique qui soutient que tout système régule ses relations avec son environnement extérieur par l'action des effets en retour (feed-back) par lesquels les changements   dans   l'environnement   sont communiqués au système de manière telle qu'ils introduisent des ajustements susceptibles de le conserver sans qu'il ne change, de le maintenir en état de fonctionner  ou d'assurer sa survie. L'effacement de la théorie politique qui prenait en compte la régulation par l'Etat, est survenu après la guerre du Vietnam. Nous reviendrons plus loin sur ce changement historique dans la culture politique américaine.

A  la  droite  du libéralisme  traditionnel américain, on trouve les conservateurs, et à la droite de ce conservatisme traditionnel, se situent les néo-conservateurs. Qu'est-ce qui différencie les "Neocons" comme on les appelle,  des conservateurs  traditionnels?  Selon  William Kristol, éditeur de ~Veekly Standard, une revue néo-conservatrice   influente:
« un   néo-conservateur est un libéral qui a été happé par la réalité».
 

L'attachement à la hiérarchie et à l'esprit de corps.
Norman Podhoretz, éditeur de Commentary, un autre journal influent, expliquait avec plus de détails les origines de la pensée néo-conservatrice. Dans une interview réalisée par Ben Wattenberg, dans l'émission Think Tank du programme PBS, Podhoretz parlait de son récent ouvrage: Ex--Friends : Falling Out With Allen Ginsberg, Lionel and Diana Trilling, LUlan Heliman, Hannah Arendt, and Norman Mailer, dans lequel le cercle de  l'élite  littéraire  de  New-York  - "la famille" - désigue un groupe d'intellectuels new-yorkais des années trente à la fin des années soixante. «Ces gens écrivaient dans des revues hautement intellectuelles comme Partisan Revue, Commentary, et plus tard, Decent. Ils étaient plutôt des gens de gauche, dans le sens le plus large, aussi bien la gauche culturelle que la gauche politique, car ils étaient partisans de l'art moderne et aussi passionnés pour les arts qu'ils l'étaient pour la politique. Beaucoup d'entre eux étaient d'anciens communistes, devenus anti-communistes de gauche, à des degrés divers. Je veux dire que certains étaient trotskistes, devenus anti-trotskistes,  d'autres  étaient  anarchistes, sociaux-démocrates ou libéraux. Beaucoup étaient juifs, mais pas autant que le veut la légende. Je veux dire, ici, qu'il y avait un bon nombre de membres éminents  de non-juifs  dans cette "famille":  Dwight McDonald,  Mary  McCartney, Robert Lowell, William Barrett, F. W. Dupree. Je peux continuer..., mais beaucoup étaient des juifs. Les néo-conservateurs sont issus d'un éclatement de la "famille", une hérésie, Si vous préférez...

« Lorsque nous (les Neocons) sommes arrivés, nos arguments contre la gauche furent beaucoup plus  efficaces  que  ceux  des  conservateurs traditionnels, comme Bill Buckley et les gens autour de la National Revue, qui, en réalité, ne connaissaient pas l'ennemi aussi bien que nous. Nous connaissions ses points  faibles. Nous connaissions exactement ce qui devait être réfuté, et la gauche, à cette époque, était comme un ancien  combattant  décoré,  vous  savez,  un champion qui n aurait pas eu de challenger sérieux depuis longtemps et qui aurait perdu sa rapidité et son rythme. Ils furent complètement désorientés par cette  attaque.  Ils pouvaient aisément écarter les attaques de la droite, mais, àce moment, ils ne pouvaient pas réellement se rappeler  les réponses  appropriées.  Et  nos arguments l'ont emporté, en partie parce que la gauche était hors de forme, en partie parce que nous avions raison. »

Aujourd'hui, les Neocons ont mobilisé avec succès  un  grand  nombre  d'américains,  en particulier les juifs sionistes et les chrétiens fondamentalistes. Cette mobilisation repose sur l'idéologie plus que sur les intérêts matériels et les discours renvoient  davantage  au besoin de communautarisme et de sécurité qu'éprouvent les citoyens.

Récemment  le juge à la Cour suprême, Antonin Scalia, exprimait ses sentiments religieux fondamentalistes à propos de la peine capitale qui sont le reflet du zèle neocons pour la théologie et les préceptes religieux: «il me semble que plus un pays est chrétien moins il a tendance à regarder la peine de mort comme immorale. L'abolition a trouvé ses plus fermes partisans dans l'Europe post-chrétienne et reçoit moins d'appuis aux Etats-Unis, restés plus pratiquants. J'attribue ceci au fait que pour le croyant chrétien, la mort n'est pas une lourde peine. Tuer intentionnellement un innocent est une lourde faute: c'est un péché mortel qui perd l'âme du meurtrier. Mais perdre sa vie pour gagner l'au-delà? ... pour le non croyant, d'un autre côté, enlever sa vie à un homme est mettre fin à son existence. Quel acte horrible ! ».

« ... Le Chrétien considère aussi volontiers que la punition est en général méritée. La doctrine &1 libre-arbitre - la capacité de l'homme à résister aux tentations du Malin, limitée par la volonté divine - est centrale dans la doctrine chrétienne du Salut ou de la Damnation, du ciel ou de l'enfer. Pour sa part, le laïc post-freudien est plutôt enclin à penser que les hommes sont ce que leur histoire et les événements font d'eux et qu'il y a peu de sens à infliger un blâme.»

La logique métaphysique qui se manifeste dans la justification de la peine de mort avancée par le Juge Scalia, qui évoque la croyance dans une vie après la mort pour poursuivre des objectifs politiques,  est  représentative  de la  pensée religieuse fondamentaliste que l'on trouve aussi à l'oeuvre dans d'autres parties du monde. La rhétorique religieuse et la forte  implication émotionnelle incluses dans ce type d'idées ont constitué un socle idéologique de l'électorat néo-conservateur américain ces dernières années; le nombre actuel de ces électeurs est bien plus incertain.

La résurgence du fondamentalisme religieux semble être un phénomène mondial aujourd'hui, et, en dépit des différences doctrinales, les fanatismes extrémistes partagent des caractéristiques communes, la rupture du rapport à autrui n'étant pas la moindre.

Aux  Etats-Unis,  les  médias  jouent  un important  rôle  en répétant  les  idées  qui caractérisent les priorités néo-conservatrices de l'administration Bush. Les radios populaires et les personnalités de la télévision telles que Rush Limbaugh, Bill O'Reilly, Jerry Falwell, Pat Robertson,  pour  n'en  citer  que  quatre, maintiennent le contrôle des ondes aux Etats--Unis, et leurs opinions sont adoptées par des millions d'auditeurs chaque jour. Cette sorte de populisme de droite est possible parce que les intérêts privés contrôlent les médias en Amérique et cela maintient au moins l'illusion d'un soutien de masse aux politiques gouvernementales qui, dans la situation actuelle, ne sont que les créations d'un petit "groupe-foyer" (focus group), comme le Président Bush aime appeler son cercle rapproché.

Dans  « Zion's  Christian  Soldiers»,  un documentaire de CBS, Jerry Falwell, un des chefs de file de la droite chrétienne, a été interviewé par Bob Simon:

« Nous sommes 70 millions et s'il y a quelque chose qui peut nous mobiliser rapidement, c'est toutes les fois où nous commençons à sentir que notre gouvernement devient un peu anti-israélien.

Il n'y a rien d'autre qui puisse soulever le courroux  du  public  chrétien   contre   le gouvernement que l'abandon ou l'opposition àIsraêl sur une question sensible.

Et je ne pense pas que pour le moment ... (le président Bush) soit en train de faire cela. Je crois réellement que lorsque la pression sera retombée, Miel Sharon pourra avoir confiance en George Bush pour agir au mieux à tout moment.»

La ligne de démarcation entre Musulmans, d'un côté, et les Juifs et Chrétiens, de l'autre, a été  tracée  il  y  a  mille  ans,  selon  le fondamentaliste chrétien Jerry Falwell

« Je pense que Mohammed tut un terroriste. Il tut -j'ai lu assez d'histoires de sa vie, écrites à la fois par des Musulmans et des non-Musulmans -un homme violent, un homme de guerre... Et je crois vraiment que Jésus est l'exemple de l'amour, comme le tut Moïse. Et je pense que Mohammed en est l'exemple contraire.»

Les néo-conservateurs ont comme leurs alliés, les évangélistes "électroniques" et les démagogues politiques, la volonté d'endoctriner la population pour un millénarisme ou le chauvinisme. Mais
pour servir quel but?

Le compte rendu d'une enquête prudente est certainement incontestable. Lorsque le reporter Peter Arnett, vétéran de la NBC, fut interviewé par la télévision irakienne, il donna son avis sur ce qui devait se produire lors des premières phases de l'opération Iraki Freedom : « Les planificateurs militaires américains ont clairement mal jugé (sous-estimé) la détermination des   forces irakiennes.» Immédiatement, Amen fut licencié et, le 2 avril 2003, le Baltimore Sun publia un éditorial, « Amen paie le prix de sa trahison» dans lequel Cal Thomas en appelait à la privation de la nationalité américaine de celui-ci, car «il ne mérite pas sa nationalité; ses commentaires sont allés bien au-delà de toute éthique journalistique qui m'est familière. »

De la même manière, le journaliste d'enquête Seymour Hersh, lauréat du prix Pulitzer, tut traité de "terroriste" par Richard Perle, après que celui-ci eût révélé que Perle avait rencontré à Marseille l'homme d'affaires saoudien Adnan Khashoggi (qui avait servi d'intermédiaire dans le scandale de "l'Iran-contra" pendant l'administration Reagan),  pour négocier des  investissements d'après-guerre en Irak.
 

L'histoire comme conscience de classe.
Un regard rapide porté sur toute histoire des idées montrera que celles-ci deviennent à la mode puis disparaissent suivant le contexte social du moment. Ainsi, par exemple, l'idée de l'esclavage est  considérée  comme  normale  par  une génération puis est rejetée par la suivante comme étant une « abomination inimaginable».

Alors  que les conservateurs  traditionnels étaient les représentants d'un statu quo et désiraient empêcher le changement, ou tout au moins le ralentir, pour préserver les valeurs, les Neocons, à l'opposé, cherchent à accélérer un changement orienté dans une certaine direction. Il est significatif que de nombreux Neocons aient commencé  leur carrière  dans la  "nouvelle gauche". Les critiques adressées aux "valeurs libérales traditionnelles" et à "l'hypocrisie de la establishment" pendant la guerre du Vietnam ont attiré de nombreuses personnes qui, pour une
raison ou pour une autre, croyaient que le Vietnam avait été «la mauvaise guerre, au mauvais endroit, au mauvais moment». Parmi ceux-ci, il y a des militants qui sont devenus des néo-conservateurs  et qui sont  apparemment convaincus que l'Irak est la bonne guerre, au bon endroit et au bon moment.

Il est sûr que le contexte historique a changé. Le capitalisme traverse une nouvelle crise, avec un bas niveau des salaires, un haut niveau du chômage et des profits incertains. La survie de la "loi du profit" est à nouveau menacée et son rétablissement dépendra de nouvelles sources de main d'oeuvre bon marché, de coûts de transport plus réduits et de facilités d'accès aux matières premières stratégiques. Comme dans chaque crise économique depuis le XIXeme siècle, le rôle de l'Etat est de fournir de nouvelles opportunités d'investissement et, lorsque cela est nécessaire, de protéger les investisseurs américains de toute concurrence extérieure sérieuse. La contradiction fondamentale, selon laquelle les bas salaires et un chômage  élevé  empêchent  l'existence  d'un marché de consommation digne de confiance, est à nouveau remontée à la surface et constitue une vision dérangeante pour quiconque est à la recherche d'opportunités d'investissement.

En ce moment de l'histoire, après les succès de sa critique du libéralisme politique et de sa critique académique  du "socialisme  scientifique",  le conservatisme traditionnel avait, lui aussi, perdu sa pertinence. Le statu quo n'était plus menacé par les réformes libérales et le conservatisme traditionnel avait fait naufrage, ce qui a permis l'ascension des néo-conservateurs qui avaient élaboré leurs propres stratégies pour sortir le capitalisme monopoliste de sa crise. Ces stratégies comportent une nouvelle doctrine des "guerres préventives" et des conquêtes néo-impérialistes qui préfigurent une compétition de plus en plus âpre avec les autres nations industrialisées.

L'idéologie néo-conservatrice n'est cependant pas   entièrement   nouvelle.   Le   soutien inconditionnel  à  Israel  est  nouveau  et l'administration Bush a (déjà) été accusée de trahison de la sécurité et des intérêts nationaux des Etats-Unis.  De  même,  les  coalitions religieuses ne sont pas nouvelles, pas plus que la théorie du chaos n'est une approche nouvelle
pour défendre les privilèges et le pouvoir. Dans la seconde moitié du XIXème siècle, Hebert Spencer a développé une théorie élaborée de la société, basée sur une étude serrée des phénomènes physiques, biologiques et sociaux. Il avança que les espèces  évoluent  suivant  un  processus  de différentiation, allant du plus simple au plus complexe. Ce processus était dirigé, croyait-il, par une loi de la "sélection naturelle". Son ouvrage  en  plusieurs  volumes:  System  of Synthetîc Philosophy exprime l'idée d'un principe universel de compétition forte, qui, aujourd'hui, est reprise dans l'individualisme extrême de la pensée néo-conservatrice. Ainsi le "danvinisme social", avec la "survie des mieux adaptés" comme premier principe, est réapparu comme idéologie du xxIêrne siècle et comme alternative aux revendications socialistes pour la propriété collective  des  moyens  de  production  et l'élimination de la loi du profit de l'économie politique.

Par extrapolation de la théorie de l'évolution de  Darwin,  les Neocons  prétendent  avoir découvert une cause simple au chaos créé par les inégalités économiques et les injustices sociales. L'explication "scientifique" de ces désordres complexes  tient  en  ce que les personnes appauvries sont "inadaptées" à la survie. Selon leurs  prédécesseurs  du  XIXême  siècle,  ces danvinistes sociaux de la dernière heure mettent en garde contre l'idée que toute interférence de l'Etat en faveur des faibles condamnerait la société américaine. A la fin du XIXeme siècle, Nicholas Murray Buttler, Président de l'Université de Columbia, exprimait la même idée lorsqu'il argumentait contre la charité au profit  des pauvres, dans les termes suivants: «les soins de la nature sont, pour la plupart des maladies sociales et politiques, meilleurs que ceux de l'homme». Le professeur  William  Graham  Summer,  de l'Université de Yale, reprenait une apologie de la richesse du même ordre, dans ses cours, lorsqu'il assurait à ses étudiants que: « les millionnaires sont les fleurs d'une civilisation basée sur la compétition ».

A la suite de la Guerre de Sécession (1861-65), une génération d'idéologues fut complètement rattrapée par le progrès rapide de la croissance industrielle. Ce fut une époque pas très différente de la nôtre, où le capitalisme s'est répandu dans les moindres recoins de la vie de la Nation. Mark Twain, dans L 'âge d'or, son roman de 1874, décrivait ce changement culturel, intervenu aux Etats-Unis  pendant  "la  seconde  révolution industrielle" : «Devenez riche, malhonnêtement si vous le pouvez, honnêtement si vous le devez.». Au cours des années qui précédèrent la guerre  hispano-américaine   de   1898,   le "darwinisme social" reprit son importance, à un niveau international. La croyance en ce que la lutte est un simple élément de la vie et qu'après la lutte vient le progrès est devenue une justification commode des conquêtes impérialistes.

Alors que plusieurs critiques de la société américaine, comme Twain,  Walt  Whitman, Upton Sinclair et Theodore Dreiser, pensaient que le "nouvel ordre industriel" était nuisible, d'autres hommes d'influence firent des succès du capitalisme les objets d'un culte. La "survivance des mieux adaptés" fut utile aussi lors de la mobilisation à l'occasion de la Première guerre mondiale. «C'est comme si nous bâtissions une race»,  affirmait  Hebert  Hoover,  dans  sa campagne présidentielle de 1928, contre  Al Smith. «A travers l'éducation universelle et gratuite, nous fournissons un entraînement à tous les coureurs; nous leur donnons des chances égales au départ; nous leur apportons, à travers le gouvernement, l'arbitre de la course. Le vainqueur est celui qui fait preuve de l'entraînement le plus consciencieux, de la plus grande efficacité et de la plus forte personnalité.». Cette version rude et sans pitié de l'évolution, appelée "darwinisme social" a été complétée par une variante religieuse qui poursuivait les mêmes fins,  c'est-à-dire protéger les privilèges et les richesses de la minorité.

Ceux qui parmi les hommes d'affaires, les politiciens et les universitaires n'étaient pas satisfait d'une explication  «scientifique» de l'inégalité économique et de l'injustice politique, furent  invités  à  embrasser  l'idée  de  la «Providence divine». En 1902, lorsque John Mitchell, un meneur de la grève des mineurs de Pennsylvanie demanda à George Baer de la Philadeiphia and Reading Coal Company de soumettre le différend à un arbitrage, Baer lui répondit:  « Les  droits  et  les intérêts  des travailleurs ne doivent pas être défendus par des agitateurs, mais remis aux soins de Chrétiens à qui Dieu, dans son infinie sagesse, a donné autorité sur les intérêts des propriétaires de ce pays et, par-dessus tout, l'aptitude à gérer heureusement, ce dont tant de personnes dépendent.». En 1920, lorsque les dizaines de milliers de travailleurs furent blessés ou tués dans des accidents du travail, l'industrie de chemins de fer publia une brochure de relations publiques dans laquelle elle expliquait qu'aucune caisse d'indemnisation des travailleurs ne pouvait être en mesure d'indemniser les victimes d'accident, puisque tous les accidents qui se produisaient dans l'industrie des chemins de fer étaient dus à «la volonté divine ».

En tout cas, les problèmes de la pauvreté et de l'injustice ne peuvent être résolus par  les travailleurs eux-mêmes, qu'ils soient eux-mêmes sacrifiés pour faire progresser la civilisation ou que ce soit simplement la volonté de Dieu. Il est tout à fait intéressant de voir que cette sublime indifférence aux souffrances, au sein même de l'opulence, connut à un arrêt brutal en 1929. La Grande Dépression fut une catastrophe d'une ampleur sans précédent et le danvinisme social n'offrit aucune explication et encore moins de solution au danger croissant d'une insurrection aux Etats-Unis.

La défaite électorale de Hebert Hoover porta Franklin D. Roosevelt à la Maison blanche. Celui-ci entreprit immédiatement de mettre en place des programmes  de  reconstruction  et  une mosaïque de réformes basées sur la théorie économique keynésienne.  Le New Deal de Roosevelt s 'inscrivait, dans une large mesure, dans la continuité des politiques des décennies précédentes :  des réformes  minimalistes, financées par les contribuables pour protéger les richesses des entreprises contre la demande de plus en plus vive d'une nationalisation  des industries les plus importantes,  incluant les banques, les transports, les grandes industries et les services publics. Une fois encore, l'alternative socialiste pointait l'oreille. A la fin du XIXeme siècle, la crise capitaliste de surproduction (c'est-à-dire un chômage élevé et des salaires faibles) avait donné de l'élan à l'expansion impérialiste américaine et avait entraîné la guerre hispano-américaine.  Elle conduisit finalement  à  la naissance de la "progressive era", avec ses séries de réformes spectaculaires, quoique limitées, prises pour écarter la demande socialiste pour instaurer la propriété collective des moyens de production.  Sous Franklin D. Rooseveit,  la régulation par l'Etat a été la solution de compromis pour stabiliser l'économie, mais elle échoua. Les modestes réformes du New Deal eurent un effet insignifiant sur le chômage; le nombre de chômeurs resta élevé et la force de travail précarisée.

Certains interprètent l'apparent chaos des Etats-Unis   contemporains    comme    un "nettoyage" de la société, qu'il s'exprime en termes religieux comme l'Armageddon final ou en termes scientifiques du type "sélection naturelle". La   recherche effrénée d'opportunités d'investissements à court terme accompagnés de profits garantis reste le moteur de l'économie politique américaine. L'idéologie néo-conservatrice essaye seulement  de justifier l'instabilité brutale engendrée par cette intense recherche de profits. L'alternative est l'économie planifiée où l'intérêt public et la concertation remplaceraient la mentalité de spéculation et de manipulation  qui  prévaut  aujourd'hui  sous l'administration Bush.
 
 
 

Bibliographie sommaire

 Ouvrages :
Grace HALSELL, Forcing God's Hand: Why Millions Pray for a Quick Rapture ... and Destruction of Planet Earth, New York, Armans Publications, 2002.
Robert KAGAN and William 'KRISTOL, (sous la dir. de), Present Dangers: Crisis and Opportunity in American Foreign and Defense Policy, New York, Encounter Books, 2000.
William KRISTOL, Neoconservatism: Tire Autobiography of an Idea, Selected Essays 1949-1995, New York, Free Press, 1995.
Norman PODHORETZ, Ex-Friends: Falling Out With Allen Ginsberg, Lionel & Diana Trilling, Lillian Heliman, Hannah Arendt, and Norman Mailer, New York, Encounter Books, 2000.
Herbert SPENCER, System of Synthetic Philosophy, première édition de 1862 à 1896.
Paul WOLFOWITZ, Asian Democracy And American Intrests, New York, The Heritage Foundation Press, 2000.
 

Articles :
Bob SIMON, «Zion's Christian Soldiers», transcription de «60 Minutes» CBS Television News, <http://www.wrmea.com/archives/december02/0212068.html>.
George SOROS, «Caspian Oil Windfalls: Who Will Benefit?», <http://www.csis.org>.
Ben WATTENBERG, « Richard Perle, the Making of a Neoconservative »,
<http://www.pbs.org/thinktank/show_1017.html>.
Ben WATTENBERG, « Norman Podhoretz »,
< http://www.pbs.org/thinktank/transcript716.html>.
 

Sites Web :
The American Enterprise Institute (AEI), http://www.aei.org/.
«The Business of War», Multinational Monitor, janvier-février 2003,
http://multinationalmonitor.org/mm2OO3/O3jan-feb/jan-feb03toc.html.
The Center for Strategic and International Studies (CSIS), http://www.csis.org/homeland/.
The Jewish Institute for National Security Affairs (JINSA), http://www.jinsa.org/home/home.html.
 
 

*Francis McCollum Feeley
copyright 2003 : Cet article était publié dans Information et Commentaires, No.122, janvier-mars 2003.
 
 
 
 

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